Comment Kagame se trompe avec sa guerre en RDC : les leçons de l'histoire ignorées
Introduction
L'est de la République démocratique du Congo brûle depuis des décennies. Derrière le rideau de fumée des discours diplomatiques, des accords de façade et des communiqués militaires soigneusement calibrés, une réalité stratégique s'impose de plus en plus clairement aux observateurs de la région des Grands Lacs : Paul Kagame, président du Rwanda, reproduit un schéma qu'il connaît intimement, celui de la guerre par procuration, de l'accaparement total du pouvoir sans partage, de la récompense ethnique et de la recomposition territoriale forcée.
Mais les temps ont changé. Ce qui a fonctionné dans les années 1990, dans un contexte de guerre froide finissante, d'institutions africaines encore balbutiantes et d'un monde où l'Internet n'existait pas, ne peut plus fonctionner de la même manière aujourd'hui. Les téléphones satellites, les enquêtes onusiennes, les réseaux sociaux et la pression des opinions publiques africaines rendent l'opacité stratégique beaucoup plus difficile à maintenir.
Kagame se trompe. Non pas parce qu'il manque d'intelligence tactique, mais parce qu'il applique une logique du passé à un contexte qui a fondamentalement évolué. Il a toujours agi avec une forme d'excès de confiance, sans mesurer pleinement les conséquences de ses décisions. Cela s'est manifesté de manière tragique avec l'assassinat du Président Habyarimana, alors même que des opportunités réelles de partage du pouvoir avaient été créées par les Accords d'Arusha. L'agression de la RDC s'inscrit dans la même logique d'imprudence stratégique. Les tentatives répétées d'assassiner le Président Tshisekedi s'ajoutent à ce tableau alarmant d'un dirigeant qui confond audace militaire et clairvoyance politique.
Le précédent Museveni : une aventure réussie aux conséquences catastrophiques
Pour comprendre la guerre que mène aujourd'hui le Rwanda en RDC, il faut remonter aux années 1980 en Ouganda. Paul Kagame, jeune officier tutsi réfugié, intègre la National Resistance Army de Yoweri Museveni. Il combat aux côtés de ce dernier contre le régime de Milton Obote, puis contre celui de Tito Okello. Il gravit les échelons avec méthode et discipline. Il devient chef du renseignement militaire ougandais. Il apprend l'art de la guérilla, de l'infiltration profonde des structures ennemies et de la prise de pouvoir par les armes. En échange de ses loyaux services, Museveni lui offre une promesse : celle d'un retour au Rwanda, d'une reconnaissance politique et militaire pour lui et les siens.
En 1990, le Front Patriotique Rwandais, majoritairement composé de Tutsi ougandais, envahit le Rwanda depuis le nord. Cette aventure militaire, qui bénéficie d'un soutien logistique ougandais évident malgré les dénégations officielles de Kampala, aboutit en 1994 à la prise de pouvoir par le FPR. Kagame arrive au sommet de l'État rwandais. L'objectif est atteint.
Mais le prix payé est d'une violence inouïe. Entre le déclenchement de la guerre en 1990 et la fin du génocide en 1994, près d'un million de Tutsi et de Hutu modérés sont exterminés. Le Rwanda est ravagé. La région des Grands Lacs bascule dans une instabilité durable. Museveni et Kagame portent, chacun à leur manière, une part de responsabilité morale dans cet enchaînement tragique. Non pas qu'ils aient voulu le génocide, mais leur aventure militaire a créé les conditions d'une radicalisation extrême du régime Habyarimana et des forces Interahamwe. L'histoire a rendu son verdict : l'aventure a réussi militairement, elle a été une catastrophe humanitaire.
Dès 1996, Kagame prolonge cette logique en RDC pour renverser Mobutu. Depuis lors, plus de quinze millions de Congolais sont morts, incluant des réfugiés hutu massacrés dans les forêts congolaises. Aujourd'hui, sous l'occupation effective de facto imposée par Kigali, la région du Kivu est le théâtre de massacres de populations civiles et d'abus des droits humains documentés, y compris des violences sexuelles systématiques utilisées comme arme de guerre.
La dette envers les Banyamulenge : la logique de la récompense ethnique
Lorsque le FPR entre en guerre, il ne le fait pas seul. Parmi ses combattants et ses soutiens, on trouve des Tutsi congolais, principalement des Banyamulenge, cette communauté établie de longue date dans les hauts plateaux du Sud-Kivu. Marginalisés par la pauvreté comme des centaines d'autres groupes ethniques congolais, et souvent privés de reconnaissance citoyenne formelle par les autorités de Kinshasa, les Banyamulenge voient dans la victoire du FPR une opportunité politique et identitaire. Certains d'entre eux combattent directement aux côtés de Kagame. D'autres servent de relais locaux, de pourvoyeurs de renseignements et de bases arrière dans l'est congolais.
La logique qui s'installe alors est celle de la dette. Kagame, en homme fidèle à ses alliances, entend honorer ses engagements envers ceux qui l'ont aidé à conquérir le pouvoir, exactement comme Museveni l'avait fait pour lui. Le parallèle est d'une précision troublante. Dans cette logique, la récompense offerte aux Banyamulenge et, plus largement, aux Tutsi congolais ne peut être que territoriale et politique : un espace de souveraineté propre, une zone d'influence stable, un sanctuaire à l'abri de persécutions réelles ou perçues.
C'est là que prend racine ce que plusieurs analystes et responsables congolais nomment désormais le projet de la République du Kivu : une entité politique distincte, taillée dans l'est de la RDC, destinée à accueillir les Banyamulenge, les autres Tutsi congolais et potentiellement des Rwandais tutsi qui migreraient vers ce nouveau territoire. Un Rwanda-bis à l'ouest, un déversoir démographique pour un petit pays enclavé et densément peuplé, et surtout, une zone tampon stratégique entre Kigali et les forces qui, depuis les forêts congolaises, continuent de menacer le régime rwandais, notamment les FDLR, ces combattants hutu exilés depuis 1994.
Le M23 : bras armé d'un projet territorial
Le Mouvement du 23 mars n'est pas apparu de nulle part. Il s'inscrit dans une succession de rébellions armées soutenues, directement ou indirectement, par Kigali depuis la fin des années 1990 : le CNDP de Laurent Nkunda, les différentes déclinaisons des Congrès nationaux pour la défense du peuple. Chaque fois, la rhétorique est identique : protéger les Tutsi congolais, réclamer l'intégration dans l'armée nationale congolaise, défendre une communauté persécutée. Chaque fois, les rapports des experts de l'ONU documentent avec précision les flux d'armes, de munitions et de renforts humains traversant la frontière rwandaise.
La progression militaire du M23 depuis 2021, qui lui a permis de s'emparer de Goma début 2025, constitue l'étape la plus avancée de ce projet. Les zones sous contrôle M23 sont administrées selon des logiques parallèles à celles de l'État congolais. Des tentatives d'organisation civile, de perception fiscale et de contrôle des ressources minières y sont documentées. Ce ne sont plus les caractéristiques d'un groupe rebelle en attente de négociation. Ce sont celles d'une proto-administration territoriale en construction.
Pourquoi Kagame se trompe : le monde a changé
La première erreur fondamentale de Kagame est de croire que la même recette peut fonctionner indéfiniment. En 1994, la communauté internationale était paralysée, les Nations Unies étaient en état de choc post-Somalie, et l'Afrique subsaharienne manquait d'institutions capables de s'opposer à une dynamique militaire déterminée. Les États-Unis, sous l'influence des démocrates favorables à des changements politiques dans la région pour la défense de leurs propres intérêts, avaient cessé de soutenir Mobutu, allié historique d'Habyarimana. Le terrain géopolitique était favorable à l'aventurisme de Kigali. Ce n'est plus le cas.
En 2025, la Communauté d'Afrique de l'Est, l'Union africaine et la Communauté de développement d'Afrique australe ont déployé des forces et des mécanismes de médiation directement dans la zone de conflit. Les rapports des groupes d'experts de l'ONU sont désormais publics, circulent instantanément sur les réseaux sociaux et alimentent les débats dans les parlements occidentaux. Des journalistes d'investigation africains, notamment congolais, rwandais de la diaspora et angolais, produisent une couverture continue qui rend la désinformation beaucoup plus difficile à maintenir. Les gouvernements de la région des Grands Lacs, de l'Angola à la Tanzanie, ont développé des capacités diplomatiques et parfois militaires qui font de l'aventurisme rwandais un pari de plus en plus risqué et de plus en plus coûteux.
La deuxième erreur est démographique et géographique. La RDC n'est pas le Rwanda. Elle est quatre-vingt fois plus grande et compte une population cent fois plus importante. Les Banyamulenge, malgré leur ancienneté dans la région, restent une minorité dans un est congolais lui-même composé de dizaines de groupes ethniques aux intérêts profondément divergents. Toute tentative de fonder un État ethniquement homogène dans cette région produirait inévitablement de nouvelles vagues de violences, de déplacements massifs de population et d'instabilité structurelle chronique. La République du Kivu, si elle devait jamais se concrétiser, naîtrait dans la guerre et vivrait dans la guerre, confrontée à une résistance permanente des Wazalendo et de l'ensemble des autres communautés de l'est congolais.
La troisième erreur est économique et politique. Le Rwanda, malgré ses performances économiques remarquables depuis 1994, reste un pays de douze millions d'habitants, sans accès à la mer, dont la stabilité macroéconomique repose en partie significative sur l'aide internationale et les investissements directs étrangers. Une implication militaire prolongée en RDC, de plus en plus impossible à nier, fait peser sur Kigali un risque croissant de sanctions économiques de la part de partenaires occidentaux qui constituent ses principaux bailleurs de fonds. La Grande-Bretagne, les États-Unis et l'Union européenne ont déjà suspendu ou réduit certaines aides bilatérales. Ce signal ne peut pas être ignoré indéfiniment sans conséquences graves pour l'économie rwandaise.
Les conséquences humaines d'une vision stratégique à court terme
Au-delà des calculs géopolitiques, il y a des millions de vies brisées. Depuis 2021, plus de sept millions de personnes sont déplacées à l'intérieur du territoire congolais, faisant de la RDC l'une des plus grandes crises humanitaires de la planète. Les camps de déplacés autour de Goma, avant même la prise de la ville, constituaient déjà des espaces de misère et de vulnérabilité extrêmes. Les femmes et les enfants paient le prix le plus lourd, avec des taux de violence sexuelle documentés parmi les plus élevés au monde.
Kagame, qui a construit une partie de sa légitimité internationale sur l'argument d'avoir mis fin au génocide de 1994, se retrouve aujourd'hui dans la position profondément inconfortable d'être associé à une catastrophe humanitaire de grande ampleur. C'est une contradiction que ses soutiens occidentaux trouvent de plus en plus difficile à défendre publiquement devant leurs opinions nationales et leurs parlements.
Conclusion : l'histoire ne se répète pas, elle bégaie
Paul Kagame est un stratège d'une intelligence indéniable, mais qui sous-estime systématiquement les détails qui font basculer l'histoire. Pour lui, l'assassinat d'Habyarimana n'était qu'un détail tactique. Les conséquences ont été horrifiques et ont précipité le génocide le plus rapide du vingtième siècle.
Il a transformé un pays dévasté en modèle apparent de reconstruction administrative. Mais cette reconstruction est concentrée entre les mains d'un groupe restreint de Tutsi proches du régime. La ségrégation politique, militaire et économique à base ethnique existe au Rwanda, soigneusement dissimulée derrière un discours officiel d'unité nationale. C'est cette même contradiction entre le discours et la réalité que l'on retrouve dans la guerre en RDC : un discours de protection des populations tutsi pour masquer un projet de domination territoriale et d'expansion géopolitique.
L'intelligence tactique ne suffit pas quand la vision stratégique est fondée sur des prémisses dépassées. Reproduire le schéma Museveni dans un contexte géopolitique, médiatique et diplomatique entièrement différent relève d'un aveuglement historique préoccupant. L'aventure rwandaise de 1994 a coûté un million de vies et trente ans d'instabilité régionale. L'aventure congolaise de Kagame risque de coûter bien davantage, à la RDC d'abord, mais aussi au Rwanda lui-même, dont la stabilité à long terme ne peut reposer sur des guerres par procuration indéfiniment renouvelées.
L'avenir de la région des Grands Lacs ne se construira pas par la fragmentation ethnique des États existants, mais par une coopération régionale fondée sur le respect des souverainetés, la justice transitionnelle et le développement économique partagé. Kagame, mieux que quiconque, devrait le savoir. Et l'histoire, qu'il connaît intimement pour l'avoir faite, se chargera de lui rappeler cette vérité s'il persiste à l'ignorer.
Foire aux questions
Pourquoi le Rwanda soutient-il le M23 en RDC ?
Les rapports des experts des Nations Unies documentent depuis plusieurs années un soutien militaire et logistique rwandais au M23. Kigali justifie officiellement son intérêt dans l'est congolais par la menace que représentent les FDLR, les Forces démocratiques de libération du Rwanda, composées notamment de combattants hutu impliqués dans le génocide de 1994. Mais des analystes indépendants soulignent que les objectifs réels incluent le contrôle des ressources minières stratégiques, la sécurisation d'une zone tampon et la protection des intérêts politiques et territoriaux des Tutsi congolais proches de Kigali.
Qui sont les Banyamulenge et quel est leur rôle dans le conflit ?
Les Banyamulenge sont une communauté d'éleveurs tutsi établie depuis plusieurs générations dans les hauts plateaux du Sud-Kivu. Leur nationalité congolaise a longtemps été contestée par les autorités de Kinshasa. Certains membres de cette communauté ont combattu aux côtés du FPR rwandais dans les années 1990 et ont ensuite servi de base de recrutement pour les différentes rébellions armées soutenues par le Rwanda dans l'est du Congo.
Qu'est-ce que le projet de République du Kivu ?
Le projet de République du Kivu désigne, selon plusieurs analystes, diplomates et responsables congolais, un objectif politique attribué à Kigali visant à créer une entité autonome ou indépendante dans l'est de la RDC, destinée à accueillir les Banyamulenge et potentiellement des Rwandais tutsi en migration depuis le Rwanda. Ce projet n'est jamais officiellement revendiqué par Kigali, mais les éléments de gouvernance parallèle dans les zones contrôlées par le M23 alimentent ces analyses avec une crédibilité croissante.
Quel rôle joue la communauté internationale dans le conflit en RDC ?
L'Union africaine, la Communauté d'Afrique de l'Est, la SADC et les Nations Unies ont déployé des mécanismes de médiation et des forces militaires dans la région. Des processus de négociation, notamment le processus de Luanda sous l'égide de l'Angola, ont tenté de créer des couloirs diplomatiques. Plusieurs pays occidentaux ont suspendu une partie de leur aide bilatérale au Rwanda en réponse aux preuves documentées de soutien au M23.
Pourquoi la stratégie de Kagame est-elle risquée pour le Rwanda lui-même ?
Le Rwanda dépend significativement de l'aide internationale et des investissements directs étrangers pour financer son développement. Une implication militaire de plus en plus impossible à nier en RDC expose Kigali à des sanctions économiques et à une perte durable de crédibilité diplomatique. Par ailleurs, une instabilité prolongée dans l'est congolais fragilise l'ensemble de la région des Grands Lacs, dont le Rwanda lui-même ne peut s'isoler économiquement ni politiquement.
Références
Stearns, J. (2012). Dancing in the Glory of Monsters: The Collapse of the Congo and the Great War of Africa. New York : PublicAffairs.
Reyntjens, F. (2011). The Great African War: Congo and Regional Geopolitics, 1996–2009. Cambridge : Cambridge University Press.
Groupe d'experts des Nations Unies sur la RDC (2023). Rapport final du Groupe d'experts sur la République démocratique du Congo. New York : Conseil de sécurité des Nations Unies.
Prunier, G. (2009). Africa's World War: Congo, the Rwandan Genocide, and the Making of a Continental Catastrophe. Oxford : Oxford University Press.
Human Rights Watch (2024). DRC: M23, Rwandan Forces Committing War Crimes. New York : Human Rights Watch.
International Crisis Group (2024). Eastern Congo: Averting an Escalating Crisis. Rapport Afrique n°323. Bruxelles : ICG.
Lemarchand, R. (2009). The Dynamics of Violence in Central Africa. Philadelphie : University of Pennsylvania Press.
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By: The African Rights Campaign, London, UK
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