L'importance de la réactivation de la CEPGL pour promouvoir la coopération et la prévention des conflits dans la région des Grands Lacs africains
Introduction
Dans une région où les crises se succèdent depuis plus de trois décennies, la réactivation effective de la Communauté Économique des Pays des Grands Lacs représente bien plus qu'un simple retour institutionnel. Elle constitue une nécessité stratégique pour prévenir les conflits, reconstruire la confiance entre États voisins et offrir une alternative crédible à la logique sécuritaire permanente.
Créée en 1976 par le Burundi, la République démocratique du Congo et le Rwanda, la CEPGL avait pour ambition de transformer les interdépendances géographiques en opportunités de développement partagé. Pourtant, les guerres régionales des années 1990 ont affaibli ses mécanismes et vidé de sa substance une organisation qui aurait pu servir de garde-fou contre l'escalade militaire.
Aujourd'hui, dans un contexte marqué par la résurgence des tensions à l'est de la RDC, la question n'est plus de savoir si la CEPGL est utile, mais comment elle peut devenir un instrument opérationnel de coopération et de prévention des conflits.
La CEPGL : une vision régionale née avant les grandes guerres
La CEPGL fut instituée le 20 septembre 1976 à Gisenyi, au Rwanda, par les présidents de l'époque : Mobutu Sese Seko pour le Zaïre, Juvénal Habyarimana pour le Rwanda et Michel Micombero pour le Burundi. À l'origine, l'organisation reposait sur trois piliers :
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L'intégration économique
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La libre circulation des personnes
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La coopération en matière de sécurité
Elle avait également mis en place des institutions techniques telles que l'Énergie des Grands Lacs (EGL) et la Banque de Développement des États des Grands Lacs (BDEGL). Ces instruments démontraient une volonté de mutualiser les ressources énergétiques et financières afin de réduire les vulnérabilités structurelles.
Cependant, la région a été bouleversée par le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, les deux guerres du Congo (1996-1997 et 1998-2003) et les cycles de violence persistants dans l'est congolais. Dans ce contexte, la coopération régionale a cédé la place à la méfiance stratégique.
Une région prisonnière de la logique sécuritaire
La région des Grands Lacs est aujourd'hui l'un des espaces géopolitiques les plus sensibles du continent africain. Les conflits y sont multidimensionnels : rivalités politiques, enjeux identitaires, exploitation illégale des ressources naturelles et interférences régionales.
Les rapports successifs des Nations unies, notamment le Mapping Report (ONU, 2010), ont documenté des crimes massifs commis sur le territoire congolais. Les accusations récurrentes d'ingérence entre États voisins alimentent un climat de suspicion qui affaiblit toute initiative bilatérale.
Dans ce contexte, l'absence d'un cadre régional solide laisse place à des arrangements ad hoc, souvent fragiles et dépendants des pressions internationales. La militarisation progressive des frontières empêche toute dynamique de coopération économique durable.
La réactivation de la CEPGL pourrait précisément inverser cette tendance en institutionnalisant le dialogue et en transformant les différends en négociations structurées.
La coopération économique comme outil de paix
L'expérience internationale montre que l'interdépendance économique réduit les incitations au conflit. L'Union européenne en est l'exemple le plus cité : la mise en commun du charbon et de l'acier après 1945 visait explicitement à rendre la guerre matériellement impossible.
Dans la région des Grands Lacs, les échanges transfrontaliers informels sont déjà massifs. Des milliers de commerçants traversent quotidiennement les frontières entre Goma et Gisenyi, Bukavu et Cyangugu, ou encore Uvira et Bujumbura.
Pourtant, ces échanges restent précaires, soumis à des fermetures arbitraires de frontières et à des tensions diplomatiques. Une CEPGL réactivée pourrait :
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Harmoniser les politiques douanières
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Mettre en place des corridors commerciaux sécurisés
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Faciliter la libre circulation des travailleurs
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Développer des projets énergétiques communs autour du lac Kivu
Le gaz méthane du lac Kivu représente par exemple une ressource stratégique pouvant bénéficier à la fois au Rwanda et à la RDC. Sans cadre coopératif solide, cette ressource devient un facteur de concurrence plutôt que de complémentarité.
La prévention des conflits par l'alerte précoce et le dialogue institutionnalisé
Un des grands déficits actuels de la région est l'absence d'un mécanisme régional crédible d'alerte précoce et de médiation permanente. Chaque crise déclenche des initiatives externes : Union africaine, Communauté d'Afrique de l'Est ou Nations unies.
Or, une organisation régionale ancrée localement est mieux placée pour détecter les signaux faibles : tensions communautaires, discours de haine, militarisation progressive ou flux inhabituels de réfugiés.
La CEPGL pourrait créer :
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Un centre régional d'analyse des risques
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Un mécanisme de dialogue parlementaire
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Un forum permanent des chefs d'état-major
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Une plateforme de la société civile régionale
Cette approche préventive serait moins coûteuse humainement et financièrement que les interventions militaires tardives.
Les défis majeurs à la réactivation effective
La réactivation formelle ne suffit pas. Plusieurs obstacles structurels doivent être abordés :
Premièrement, le déficit de confiance politique. Les relations entre Kigali et Kinshasa, en particulier, restent marquées par des accusations mutuelles.
Deuxièmement, la compétition entre organisations régionales. La RDC et le Burundi sont membres de la Communauté d'Afrique de l'Est, ce qui complexifie la cohérence institutionnelle.
Troisièmement, le financement. Une organisation régionale ne peut fonctionner durablement sans contributions régulières et transparence budgétaire.
Enfin, la volonté politique demeure la variable déterminante. Sans engagement clair des chefs d'État, la CEPGL risque de rester symbolique.
Opportunités stratégiques dans le contexte actuel
Malgré ces défis, plusieurs facteurs rendent la réactivation pertinente :
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La fatigue régionale face aux cycles de violence
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La pression internationale pour une solution africaine aux crises africaines
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L'importance croissante des ressources stratégiques de la région dans la transition énergétique mondiale
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Le besoin de stabiliser les chaînes d'approvisionnement en minerais critiques
Une CEPGL modernisée pourrait intégrer des normes de traçabilité des minerais, réduisant ainsi les tensions liées à l'exploitation illicite.
L'expérience vécue : les populations en première ligne
Dans les villes frontalières, les populations vivent la réalité des tensions politiques. Un commerçant de Goma voit son activité paralysée à chaque fermeture de frontière. Une famille réfugiée au Burundi dépend des décisions diplomatiques pour espérer un retour sécurisé.
Ces expériences concrètes montrent que la coopération régionale n'est pas une abstraction diplomatique mais une question de survie quotidienne.
Perspectives d'avenir
La réactivation de la CEPGL ne doit pas être perçue comme un retour nostalgique au passé, mais comme une modernisation stratégique adaptée aux réalités actuelles :
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Digitalisation des procédures douanières
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Intégration des jeunes entrepreneurs transfrontaliers
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Partenariats avec l'Union africaine
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Coordination avec les missions de paix existantes
L'enjeu est de transformer la région des Grands Lacs d'un espace de confrontation en un pôle d'intégration économique.
Conclusion
La réactivation effective de la CEPGL représente une opportunité historique de sortir la région des Grands Lacs de la spirale de méfiance et de violence. Elle peut servir de plateforme institutionnelle pour la coopération économique, la prévention des conflits et la reconstruction de la confiance.
Sans cadre régional fort, les crises continueront à être gérées dans l'urgence, avec des coûts humains considérables. Avec une CEPGL revitalisée, la région peut envisager une stabilité durable fondée sur l'interdépendance, la transparence et le dialogue.
La paix dans les Grands Lacs ne viendra pas uniquement de l'extérieur. Elle devra être construite, patiemment et collectivement, par les États et les peuples de la région eux-mêmes.
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