Troisième mandat à l'OIF : pourquoi l'alternance devient une exigence de cohérence francophone
La candidature de Louise Mushikiwabo pour un troisième mandat à la tête de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) soulève une question de cohérence institutionnelle majeure. Il ne s'agit pas d'un débat personnel, ni d'une contestation juridique. Il s'agit d'un débat politique, symbolique et stratégique sur l'avenir même de la Francophonie.
Sur le plan strictement formel, si les statuts de l'OIF permettent une nouvelle candidature et si les États membres apportent leur soutien, la procédure est légitime. Aucun argument juridique ne permet de parler d'irrégularité.
Mais la légitimité procédurale ne suffit pas à garantir la cohérence politique.
La question centrale est la suivante : la direction de l'espace francophone mondial doit-elle être incarnée par un pays où le français n'est plus la langue structurante de l'administration, de l'enseignement supérieur et de l'économie ?
Aujourd'hui, au Rwanda, l'anglais domine :
– L'enseignement primaire et secondaire est majoritairement dispensé en anglais.
– L'enseignement supérieur fonctionne principalement en anglais.
– L'administration publique privilégie l'anglais.
– Les échanges économiques et diplomatiques se font largement en anglais.
Le français conserve un statut officiel, mais son rôle institutionnel est secondaire. Il ne structure plus l'ascension sociale ni la production du savoir au même niveau qu'auparavant.
Dans ces conditions, peut-on parler d'un multilinguisme équilibré ? Ou s'agit-il d'une hiérarchie linguistique claire où l'anglais occupe la position centrale ?
Le multilinguisme authentique suppose une coexistence fonctionnelle. Lorsque l'une des langues devient marginale dans les sphères stratégiques, elle ne constitue plus un pilier institutionnel mais un héritage.
L'OIF, quant à elle, est fondée sur la promotion de la langue française, de la diversité culturelle et du multilatéralisme francophone. Elle n'est pas uniquement une plateforme diplomatique ; elle est aussi un espace de défense et de valorisation d'une langue commune.
Dès lors, l'argument en faveur de l'alternance devient solide.
Premièrement, l'alternance renforce la crédibilité démocratique des organisations internationales.
Deuxièmement, elle permet une représentation plus large des États membres.
Troisièmement, elle offre l'opportunité de confier le leadership à un pays où le français demeure langue centrale de gouvernance et de production intellectuelle.
Des pays comme la République démocratique du Congo, le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Bénin ou d'autres États francophones d'Afrique subsaharienne utilisent le français comme langue administrative dominante, langue universitaire et langue de débat public. Leur cohérence linguistique interne est plus alignée avec la mission première de la Francophonie.
Le maintien prolongé d'un leadership issu d'un pays où l'anglais est devenu la langue dominante peut créer une tension symbolique. Cela peut donner l'impression que la Francophonie accepte sa propre marginalisation linguistique.
Il ne s'agit pas de nier les capacités diplomatiques du Rwanda ni l'expérience internationale de Louise Mushikiwabo. Il s'agit d'interroger le message envoyé.
Quel signal l'OIF envoie-t-elle au monde si sa direction est assurée par un État dont la trajectoire linguistique s'éloigne progressivement du français comme langue stratégique ?
Certains défendront l'idée que le Rwanda représente un pont entre les espaces anglophone et francophone. Cet argument mérite considération. Dans un monde globalisé, les passerelles sont utiles.
Cependant, un pont ne doit pas remplacer le socle.
La Francophonie fait face à des défis majeurs :
– Concurrence mondiale accrue des langues.
– Domination de l'anglais dans la recherche scientifique.
– Pression numérique et technologique.
– Défi d'attractivité pour les jeunes générations africaines.
Dans ce contexte, la direction de l'organisation devrait idéalement incarner une dynamique de renforcement linguistique, pas une dilution.
L'alternance après deux mandats ne serait pas un désaveu. Elle serait un signal de maturité institutionnelle.
Elle permettrait :
– de revitaliser la mission linguistique ;
– de renforcer la crédibilité démocratique ;
– de redistribuer la responsabilité politique au sein de l'espace francophone ;
– d'éviter toute perception de concentration durable du pouvoir.
Les organisations multilatérales gagnent en légitimité lorsqu'elles pratiquent la rotation du leadership. Cela consolide la confiance des États membres et réduit les tensions symboliques.
En définitive, le débat ne doit pas être personnalisé. Il doit porter sur la cohérence stratégique.
La Francophonie doit-elle être dirigée prioritairement par un pays où le français demeure langue centrale de gouvernance et d'enseignement ?
Ou peut-elle être dirigée par un pays dont la trajectoire linguistique privilégie désormais une autre langue dominante ?
Cette question mérite un débat serein et transparent.
L'alternance, dans ce contexte, ne serait ni une sanction ni une accusation. Elle serait une affirmation du principe selon lequel la Francophonie reste d'abord un espace de vitalité linguistique avant d'être un simple forum diplomatique.
Et dans un monde où les langues suivent le pouvoir économique, la défense stratégique du français exige cohérence, exemplarité et renouvellement.
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African Rights Campaign, London, UK
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