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Le « discours de haine » en RDC : une accusation instrumentalisée pour masquer l’agression rwandaise

Le « discours de haine » en RDC : une accusation instrumentalisée pour masquer l'agression rwandaise

En RDC, le « discours de haine » contre les Tutsi : une construction politique instrumentalisée au service d'une stratégie de domination ethno-militaire

Depuis plusieurs années, et plus particulièrement dans le contexte de la guerre persistante à l'Est de la République démocratique du Congo, un narratif précis s'est imposé dans les discours diplomatiques, médiatiques et sécuritaires internationaux : celui d'un prétendu « discours de haine » généralisé des Congolais contre les Tutsi. Ce narratif, souvent relayé sans nuance, est devenu un outil politique central au service d'une stratégie régionale portée par le Rwanda. Il sert moins à protéger des civils qu'à justifier une entreprise de domination militaire, politique et symbolique sur un État souverain et sur la mosaïque de peuples qui le composent.

Une RDC plurielle face à une lecture ethnique simplificatrice

La RDC est l'un des pays les plus diversifiés au monde sur le plan ethnique, avec plus de 450 ethnies reconnues. Cette pluralité constitue à la fois une richesse historique et culturelle, mais aussi une réalité sociale complexe. Réduire les tensions actuelles à un affrontement ethnique centré sur les Tutsi revient à nier cette complexité et à invisibiliser les souffrances de centaines d'autres communautés congolaises — Hutu congolais, Nande, Hunde, Nyanga, Tembo, Luba, Kongo, Tetela, et bien d'autres — qui subissent directement les conséquences du conflit.

Or, le discours dominant tend à présenter une seule ethnie comme menacée de manière systémique, tout en passant sous silence le fait qu'une ethnie spécifique présente en RDC bénéficie d'un soutien militaire, logistique et diplomatique direct du Rwanda, via le mouvement armé M23, appuyé par la RDF selon de nombreux rapports onusiens. Cette asymétrie est fondamentale : elle crée une hiérarchie ethno-politique de fait, où une communauté est protégée et armée par une puissance étrangère, tandis que les autres sont exposées, déplacées, massacrées ou réduites au silence.

Le « discours de haine » comme arme politique et diplomatique

Qualifier toute dénonciation de l'occupation rwandaise ou des crimes du M23/RDF de « discours de haine » constitue une stratégie de disqualification politique. Elle permet de délégitimer la colère populaire, la douleur collective et les revendications légitimes d'un peuple agressé. Dans ce cadre, la notion de discours de haine est vidée de son sens juridique et moral pour devenir un outil de propagande.

Il est pourtant essentiel de distinguer clairement la haine ethnique, qui doit être combattue sans ambiguïté, de la dénonciation politique d'une agression étrangère. Assimiler les deux revient à imposer un bâillon narratif à la société congolaise : les victimes seraient sommées de se taire, sous peine d'être accusées d'intolérance, tandis que l'agresseur bénéficierait d'une forme d'immunité morale.

Une occupation militaire niée, mais vécue quotidiennement

Dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, les faits sont têtus. Des territoires entiers sont sous contrôle du M23/RDF, des milliers de civils ont été tués, plus de sept millions de personnes sont déplacées à l'intérieur du pays, des villages rasés, des femmes violées, des enfants privés d'école. L'aéroport de Goma a été fermé et rendu inopérant, entravant l'acheminement de l'aide humanitaire.

Dans ce contexte, exiger de la RDC qu'elle combatte prioritairement un « discours de haine » sans contrepartie claire du Rwanda — retrait des troupes, fin du soutien au M23, ouverture humanitaire, justice pour les victimes — relève d'un double standard inacceptable. Aucun autre État au monde n'est sommé de faire preuve d'une retenue morale exemplaire pendant qu'il est militairement occupé et que sa population est massacrée.

La hiérarchisation implicite des vies congolaises

Le message implicite envoyé à la population congolaise est profondément dangereux : certaines vies compteraient plus que d'autres. Lorsqu'une ethnie est protégée par une armée étrangère et présentée comme la seule victime digne d'attention internationale, tandis que les autres sont réduites à des statistiques anonymes, on installe une logique de suprématie ethno-militaire incompatible avec toute paix durable.

Cette hiérarchisation nourrit le ressentiment, fragilise la cohésion nationale et crée les conditions mêmes de radicalisation que la communauté internationale prétend vouloir éviter. La paix ne peut pas être construite sur l'injustice narrative.

Les Congolais ne peuvent pas applaudir ceux qui violent leurs femmes et leurs filles, qui tuent des civils innocents, qui pillent les ressources naturelles du pays, qui détruisent villages et maisons, qui jettent des populations entières sur les routes de l'exil à l'intérieur même de leur propre pays. Ils ne peuvent pas applaudir ceux qui forcent des millions de personnes à survivre dans des camps de déplacés, privés de dignité, d'éducation et de soins, ni ceux qui les condamnent à mourir lentement de faim, de misère et d'abandon. Exiger des victimes qu'elles se taisent, qu'elles sourient ou qu'elles remercient leurs bourreaux au nom d'un prétendu « vivre-ensemble » ou de la lutte contre le « discours de haine » est une violence supplémentaire, morale et politique, qui nie leur souffrance et leur droit fondamental à la justice et à la vérité.

Responsabilités de la communauté internationale

La communauté internationale — Nations unies, États-Unis, Union européenne, Union africaine — porte une lourde responsabilité dans cette dérive. En refusant de nommer clairement l'agression, en multipliant les appels abstraits à la « désescalade » sans mécanismes coercitifs, et en focalisant le débat sur le seul « discours de haine », elle contribue à l'impunité.

Le droit international est pourtant clair : l'occupation militaire d'un État souverain, le soutien à des groupes armés responsables de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, constituent des violations graves. La lutte contre les discours de haine ne peut être crédible que si elle s'inscrit dans une approche globale de justice, de responsabilité et de vérité.

Pour une approche équilibrée et responsable

Combattre toute forme de haine ethnique en RDC est une nécessité morale et politique. Mais cette lutte ne peut être sincère si elle sert à masquer une guerre d'agression, ni si elle impose une asymétrie morale entre agresseur et agressé. La paix durable passe par :

  • le retrait effectif du Rwanda et du M23 des territoires congolais ;
  • la reconnaissance des souffrances de toutes les communautés congolaises ;
  • la fin de l'instrumentalisation identitaire à des fins géopolitiques ;
  • et un discours international cohérent, fondé sur le droit et non sur des alliances stratégiques.

Sans cela, le « discours de haine » restera un écran de fumée, et non un véritable outil de prévention des violences. La RDC n'a pas besoin de leçons morales à sens unique ; elle a besoin de justice, de respect de sa souveraineté et d'une paix fondée sur l'égalité de toutes ses ethnies.


Préparé par : Sam Nkumi, Chris Thomson & Gilberte Bienvenue – Improve Africa, London, UK.

 

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